Comment nous avons construit une ACV pour mesurer l’impact du Système d’Information (SI) de Naomis ?
Sommaire
Dans le cadre de notre feuille de route numérique responsable portée par le label NR de l’Institut Numérique Responsable, nous avons souhaité mesurer l’empreinte de notre Système d’Information à travers une Analyse de Cycle de Vie (ACV). L’objectif ? Identifier les leviers les plus pertinents pour réduire l’impact de notre activité. Parce qu’avant de passer à l’action, encore faut-il savoir sur quoi agir. « On ne peut pas couper sans mesurer » (expression traduite de l’arabe).
En effet, le numérique consomme beaucoup d’énergie et de ressources, car pour faire fonctionner un SI, il faut de nombreux équipements (ordinateurs, serveurs, réseaux…). Chaque équipement comprend des composants spécifiques qui sont sourcés, fabriqués et assemblés du monde entier. Pourtant, on ne parle pas et ne pense pas assez à la consommation et aux impacts environnementaux inhérents. Quand on développe un projet ou un service digital, on se concentre sur la performance, l’expérience utilisateur… mais rarement sur sa matérialité et son empreinte écologique. C’est pour cela qu’il est primordial de mesurer ces impacts. Cela nous permet de savoir où agir en priorité pour réduire notre part dans la pollution numérique.
En premier lieu, qu’est-ce qu’une ACV ?
C’est un bilan environnemental complet qui permet de mesurer l’impact d’un produit ou d’un service tout au long de sa vie : de l’extraction des matières premières et la fabrication des équipements jusqu’à leur fin de vie, en passant par l’utilisation. C’est une analyse qui présente un grand avantage : elle ne se limite pas à un seul critère. Beaucoup d’approches ne regardent que l’empreinte carbone. L’ACV, elle, analyse 16 indicateurs différents comme la consommation d’eau, l’épuisement des ressources (minéraux et fossiles), l’acidification des sols et des milieux aquatiques, l’eutrophisation ou encore la toxicité pour l’homme et les écosystèmes. Après analyse de nos résultats au regard des 16 critères, nous avons mis l’accent sur les 7 critères préconisés par le guide de l’ADEME et 2 indispensables à la lecture de notre analyse : Epuisement des ressources naturelles (minérales et métaux), Changement climatique, Acidification, Émissions de particules fines, Radiations ionisantes, Epuisement de la ressource en eau et Ecotoxicité aquatique.
L’ACV est une approche encadrée par la norme ISO 14040 qui permet de répondre à la réglementation française comme la loi REEN qui encourage les entreprises à mieux connaître leur empreinte numérique et mettre en place des plans d’action pour réduire leur impact. L’ADEME met à disposition des entreprises souhaitant réaliser une ACV des données d’impacts multicritères des composants du numérique.
Comment on s'y est pris ?
Nous avons commencé avec la même méthodologie qu’une ACV classique : collecter les données et analyser les flux tout en l’adaptant à notre Système d’Information. Ce n’était pas évident car un SI ce n’est pas un produit physique comme une chaise ou une voiture. C’est l’ACV simplifiée de type screening qui permet de réaliser l’ACV de service numérique ou de système d’information.
L’Unité Fonctionnelle qui précise le périmètre et cadre notre travail a été définie comme suit : Mettre à disposition et utiliser le système d’information de NAOMIS, permettant à 25 collaborateurs d’exercer les activités d’assistance à maîtrise d’ouvrage, d’analyses et formations SIG, et de développement d’outils numériques et SIG, pendant une année.
Les ressources indispensables
Les guides de l’ADEME, notamment le guide RCP (Référentiel par Catégorie de Produit des Systèmes d’Information) et ses règles méthodologiques, ont été essentiels. Les références du collectif Green IT nous ont aussi beaucoup aidé, surtout pour mettre en place notre outil Excel. En effet, nous souhaitions construire un outil d’ACV simplifié et facile à utiliser pour pouvoir évaluer les impacts du SI de Naomis annuellement. C’est pourquoi nous avons préféré construire notre propre outil sur Excel, plutôt qu’utiliser OpenLCA ou d’autres logiciels spécialisés. Une personne qui ne connaît pas l’ACV et ses outils de type OpenLCA peut, avec le mode d’emploi, s’en servir facilement.
Définir le cadre de l'étude
Avant toute chose, nous avons dû définir le cadre de notre étude, c’est-à-dire ce que nous allions inclure ou pas. Nous avons décidé de prendre en compte tous les équipements utilisés par les collaborateurs sur leur poste de travail : ordinateurs, écrans, imprimantes, etc. En revanche, nous avons exclu les petits appareils comme les smartphones et les tablettes, car leur impact est négligeable à l’échelle du SI, même si nous sommes aussi vigilants sur ces impacts.
Mais nous ne nous sommes pas arrêtés aux équipements. Nous avons aussi inclus les transports : les trajets domicile-travail et les déplacements professionnels. Pourquoi ? Parce qu’un Système d’Information, ce ne sont pas seulement des machines, des logiciels et des systèmes. Ce sont aussi les personnes qui le font fonctionner au quotidien. Leur mobilité fait partie de l’empreinte globale du SI.
Quelles difficultés avons-nous rencontrées ?
Elles ont principalement eu lieu dans la phase de collecte de données où nous avons dû faire des hypothèses sur certaines données entrantes.
Collecte des données et limites
Avant même de commencer, nous avons scanné tout notre Système d’Information actuel. Cela signifie que nous avons cherché à recenser chaque équipement, chaque serveur, chaque usage... Faire l‘état de l’art de notre SI pour ne rien oublier dans notre inventaire. C’était un travail de fourmi, mais essentiel. Ensuite, nous avons rempli notre inventaire de cycle de vie (ICV) avec des données concrètes, ce qui a impliqué beaucoup de temps à échanger avec les collègues, à organiser des interviews, à chercher des informations précises sur les ordinateurs, les serveurs (OVH), les imprimantes… Certaines données étaient faciles à trouver, d’autres beaucoup moins, par exemple les imprimantes jet d’encre pour lesquelles la base de données de l’ADEME ne contient pas de données d’impacts.
Hypothèses et estimations
Comme c’était notre première ACV, nous avons dû faire des estimations et poser des hypothèses sur l’usage du SI par les utilisateurs (notamment sur le nombre d’envois et de réceptions de mail, le nombre de visioconférences, de transferts de fichiers…). Nous avons donc estimé les valeurs et quantités de mails envoyés et autres valeurs d’usage du SI, selon les données disponibles dans la base Empreinte de l’ADEME. C’est désormais à nous de mettre en place des moyens de mesure pour les années à venir afin d’avoir les données réelles à intégrer dans l’ICV.
La liste des données dans la base Empreinte de l’ADEME n’étant pas exhaustive, nous avons également dû prendre des valeurs approchées, par exemple pour nos ordinateurs, nous avons utilisé la ligne dont les caractéristiques (taille d’écran, PUE, RAM…) étaient le plus proche de nos équipements. Compte tenu de ce type d’estimations, notre ACV ne pourra être ni auditée, ni publiée. Elle reste pour un usage interne, ce qui nous donne de la flexibilité.
Qualité des données
Pour garder la trace de toutes les estimations et hypothèses faites lors de l’organisation de l’ICV, nous avons mis en place un système d’évaluation de la qualité des données, en utilisant le guide RCP de l’ADEME, adapté sur nos cas d’usages spécifiques dans l’outil d’ACV. Cette grille d’évaluation permet à la personne qui ajoute les données dans l’ICV d’évaluer la qualité des données intégrées grâce à un système de note :
Pour garder la trace de toutes les estimations et hypothèses faites lors de l’organisation de l’ICV, nous avons mis en place un système d’évaluation de la qualité des données, en utilisant le guide RCP de l’ADEME, adapté sur nos cas d’usages spécifiques dans l’outil d’ACV. Cette grille d’évaluation permet à la personne qui ajoute les données dans l’ICV d’évaluer la qualité des données intégrées grâce à un système de note :
La conception de l'outil excel
Je ne vais pas vous mentir, la conception de notre outil Excel a eu ses propres défis ! Organiser l’inventaire, lier les calculs, analyser les résultats, les présenter...
Gestion de l'inventaire
L’organisation de l’ICV n’était pas simple à adapter à la structure de la base ADEME. Il fallait relier chaque donnée aux calculs d’impacts correspondants pour les 16 facteurs, et s’assurer que tout fonctionnait correctement.
Pour éviter les erreurs (par exemple, si une ligne était ajoutée ou si l’organisation de l’ICV était modifiée), nous avons créé une feuille intermédiaire. Cette feuille fait le lien entre l’ICV et les calculs grâce à des formules adaptées. Concrètement, cela permet à l’utilisateur de l’outil d’entrer des données dans l’ICV de manière simple. Par exemple, il peut indiquer « 15 mails envoyés/reçus par jour« et, dans une autre ligne, « 20 mails envoyés/reçus par jour« . Cette feuille intermédiaire va ensuite automatiquement additionner les quantités par type d’usage, et amortir la durée de vie sur un an, conformément au cadre de notre étude. Cela permet d’éliminer les erreurs de calcul, de faciliter l’intégration des données et de rendre l’outil plus accessible et simple à utiliser.
Les calculs
En planifiant l’architecture de l’outil, j’ai porté une attention particulière à l’organisation des calculs en utilisant des formules simples, capables de traiter une grande quantité de données. La BDD de l’ADEME inclut en effet des données pour les 16 facteurs d’impacts pour chaque usage entrant. Il fallait donc transposer correctement ces données et s’assurer que chaque équipement ou usage soit associé aux bons facteurs. Le défi était de garder une structure claire tout en automatisant au maximum les calculs, pour que l’outil reste fiable et rapide.
Les règles d’allocation
En planifiant l’architecture de l’outil, j’ai porté une attention particulière à l’organisation des calculs en utilisant des formules simples, capables de traiter une grande quantité de données. La BDD de l’ADEME inclut en effet des données pour les 16 facteurs d’impacts pour chaque usage entrant. Il fallait donc transposer correctement ces données et s’assurer que chaque équipement ou usage soit associé aux bons facteurs. Le défi était de garder une structure claire tout en automatisant au maximum les calculs, pour que l’outil reste fiable et rapide.
Analyses des résultats
Une fois les premiers calculs effectués, nous avons obtenu des résultats généraux qui représentaient les totaux par impact et par catégorie. Ces résultats nous ont permis de voir sur quels impacts environnementaux nous avions un rôle plus important à jouer que sur d’autres :
Pour mettre en place un plan d’action ciblé et mieux orienter nos futures actions de réduction, il était nécessaire de réaliser une analyse des points chauds (hotspot). Cette analyse nous a permis d’identifier les 10 usages ou équipements qui contribuent le plus aux impacts de notre SI :
Les serveurs physiques et l’hébergeur OVH ressortent en tête sur plusieurs facteurs d’impact dont l’épuisement des ressources fossiles, le changement climatique et l’utilisation de l’eau. Ce constat renforce l’urgence de questionner le choix du type et du lieu d’hébergement, ainsi que les performances environnementales des prestataires.
Sensibiliation
Equivalences
Vient ensuite l’étape de communication de ces informations auprès des équipes. Or parler d’impacts environnementaux, ce n’est pas toujours facile à faire comprendre. Il fallait trouver les bons mots et les bons supports. Pour certains collègues, les chiffres bruts peuvent être frustrants ou difficiles à interpréter.
C’est pourquoi nous avons décidé d’intégrer dans l’outil un système d’équivalences, qui aide à interpréter les résultats. Qui sait ce que représentent 0,72 kg SBeq ? (C’est le résultat pour l’épuisement des ressources minérales et métaux, mesuré en équivalent antimoine, un métal que l’on trouve dans les sols). À moins d’être expert, difficile de se faire une idée concrète !
Nous avons donc voulu interpréter ces résultats en les comparant à des équivalences d’impacts environnementaux plus proches de notre vie quotidienne. Par exemple, les 0,72 kg SBeq équivalent à environ 1,4 tonne de terres excavées. Et les 1,4 MJ d’énergie fossile consommés par le SI de Naomis équivalent à peu près à l’essence nécessaire pour faire 7 tours du monde en voiture. Ces comparaisons parlantes aident chacun à prendre conscience de l’ampleur réelle de notre empreinte.
La normalisation et pondération
Une autre façon de sensibiliser les collaborateurs et d’interpréter les résultats est la normalisation. Concrètement, cela consiste à rapporter nos résultats à un référentiel connu. Pour notre étude, nous avons utilisé les limites planétaires publiées par la Commission Européenne, plus précisément le budget annuel alloué à un citoyen européen. Cela nous a permis de remettre nos chiffres dans une échelle plus large et de visualiser quelle part de l’impact global représente notre SI par rapport à ce qu’un citoyen européen « peut » émettre dans l’année. La pondération, quant à elle, attribue un poids à chaque impact selon sa gravité perçue. Ces deux outils aident à hiérarchiser les enjeux, mais nous les avons utilisés avec précaution, car ils introduisent une part de subjectivité. Notre objectif reste avant tout de donner des repères compréhensibles.
Comparaisons de nos résultats avec d’autres entreprises
Pour comparer notre ACV avec d’autres organisations, les unités fonctionnelles doivent être identiques et portées sur un cadre comparable ((taille de l’entreprise, usages, équipements, données disponibles, hypothèses choisies…). L’ACV simplifiée étant une pratique encore confidentielle dans les services numériques, il est difficile de pouvoir se comparer. En revanche, nous pourrons nous évaluer d’une année sur l’autre. C’est un suivi interne qui nous permettra de voir notre évolution et de mesurer l’impact de nos actions d’amélioration. C’est finalement ce qui compte le plus : progresser par rapport à un point 0.
Une ACV pour quels bénéfices ?
Cette étude a demandé beaucoup de temps. Mettre en place l’outil, collecter les données, faire les calculs, expliquer les résultats… c’est un investissement important, mais nécessaire.
Malgré ces difficultés, cette expérience a été très enrichissante. Nous avons réussi à créer un outil complet, simple, accessible (en utilisant Excel, chaque collaborateur peut, en suivant le mode d’emploi, apprendre à l’utiliser) et pérenne, car réutilisable d’une année sur l’autre pour assurer un suivi de l’empreinte environnementale du SI de Naomis. Et puisque le SI est au cœur de l’activité de l’entreprise, cet outil nous permet d’engager une amélioration continue mesurée.
Conclusion
Cette première ACV a été un grand apprentissage. Elle nous a montré l’importance de mesurer l’impact de notre SI, même si les données sont parfois difficiles à trouver. Les résultats nous donnent déjà des pistes pour agir.
Et surtout, cette expérience nous a préparé pour la suite. Nous savons maintenant où concentrer nos efforts pour améliorer notre collecte de données et, à terme, réduire notre empreinte environnementale.
C’est un premier pas, mais un pas important pour un numérique plus responsable chez Naomis.
L'AUTEUR